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La traversée du pays de Vladimir Ilitch (été 1979) - Page 2/3
NOTE : Les phrases en italique et les notes ont été ajoutées au carnet original.
 
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Samedi, 14 juillet : Le centre de l'empire.
Nous nous réveillons en sursaut à 8h30. Tout le monde sort déjà. Nous sommes les derniers à descendre, avec les 2 kenyans. Le gars d'Intourist, qui commençait sans doute à se ronger les ongles, nous mène à un taxi. Ce sera l'hôtel Métropole, juste à coté du Kremlin. La piaule est encore plus vieux style, et plus grande avec entrée, salon et chambre séparée.
Nous sortons explorer un grand magasin d'état, le GOUM, plusieurs étages autour d'une cour. Pas tout neuf, lui non plus, mais imposant. J'y achète une grande carte mondiale. Repas complet pour un rouble dans un petit restaurant.
(Toutes les miniatures peuvent être agrandies en cliquant dessus.)

Moins d'embouteillages qu'à Paris !
Balade dans les rues du centre de Moscou.

Nous voulions réserver des places pour le cirque de Moscou, cela n'a pas été possible. L'excursion que nous avions réservée pour l'après-midi nous promène à travers toute la ville, du Kremlin jusqu'à l'université en passant par un chouette monastère, transformé en musée, cela va de soi. La guide put ainsi nous indiquer en large et en travers les bienfaits du régime. Non, ce n'était pas vraiment de l'endoctrinement, je pense qu'elle était simplement fière de son pays et qu'elle était sincère. Je pense aussi que les critères de choix des guides par les autorités doivent être assez délicats. Lénine a toujours la ferveur des russes
Le mausolée de Lénine sur la place rouge.
La basilique de la place rouge, si belle sur les dépliants, était malheureusement empaquetée pour des travaux de réfection, et interdite à la visite.
En fait, il ne s'agit pas d'une basilique, mais de l'église St-Basile (ce qui pourrait expliquer la confusion de notre guide), construite en 1560 en l'honneur de la victoire d'Ivan le terrible sur les Tatars.
Nous voulions bien sûr entrer dans l'enceinte du Kremlin. A la première porte, le soldat de garde nous refuse l'entrée, soi-disant parce que nous avions un sac. Nous lui montrons les Moscovites qui vont et viennent avec leur sac, et des plus grands que le nôtre. Mais il reste inflexible, car il a tout à fait le droit de ne pas aimer les étrangers.
Malheureusement un peu floue
La basilique en carte postale.
Il faut dire qu'on peut le comprendre quand on sait que les étrangers ne font pas la queue pour entrer dans le mausolée de Lénine, alors que les Soviétiques y piétinent toute la journée. Devant notre étonnement quant à cette injustice flagrante, la guide nous expliquera que ce privilège n'est qu'apparent puisqu'il s'agit de types de visiteurs différents : nous venions par curiosité, les Soviétiques par recueillement. Plus grande que la place de la Concorde, mais déserte
La place rouge.
Le droit au recueillement se mériterait donc davantage, bizarre comme logique. Pour bien marquer notre attachement à la justice sociale dans un pays qui s'en réfère, nous boycotterons le mausolée. Mais revenons à nos soldats (n'y voyez aucune insulte à une armée bêlante). Nous adoptâmes la stratégie de l'évitement : il y avait d'autres entrées. Pas grand chose à voir à l'intérieur, Brejnev ne nous accordant pas d'interview exclusive. Nous ressortons bien sûr fiers de nous, juste devant le garde de tout à l'heure, en sifflotant mentalement.
Nous finissons la journée au restaurant de l'hôtel, avec du champagne russe.

Il est vrai qu'une seule journée pour visiter Moscou, c'est un peu short, mais je crois me souvenir que nous n'avions pas eu le choix !

Dimanche 15 au mercredi 18 juillet : La grande traversée.
Gare de Moscou, 10h : Le voilà donc le fameux transsibérien. Le système est le même que dans la flèche rouge. Un samovar au bout de chaque wagon et deux babouchka par wagon qui passent nous servir des thés pour une somme dérisoire, dans un verre muni d'un pied amovible en fer blanc travaillé. Typique.
Nous partageons le compartiment avec deux femmes russes, si peu à l'aise avec nous qu'elles préfèreront rapidement échanger leur place avec deux suédois.

Au champagne russe, s'il vous plaît.
La journée se termine au restaurant de l'hôtel.
Ceux-ci parlent anglais comme la plupart des suédois et font le même périple que nous jusqu'au Japon. Nous avions plein de petites choses à faire et à découvrir le premier jour, mais la monotonie devient pesante vers le troisième. Il y a bien le wagon-restaurant où Anne-Marie m'entraîne sans arrêt mais il ne nous reste plus beaucoup de roubles. Les thés bien sûr, et heureusement les arrêts dans les grandes gares qui nous permettent de nous dégourdir les jambes, et acheter des glaces par exemple. Pas trop longtemps car le train n'attendra pas, et nous avons bien cru que cette mésaventure était arrivée à nos deux suédois. Tout le monde les cherchait alors qu'ils étaient en train de s'empiffrer au wagon-restaurant. Nous avions emmené des provisions de bouche
Un transsibérien affamé.
Le soir, nous mangons nos boîtes de conserve et je forçais Anne-Marie à faire une partie d'échecs. Je dis bien 'forçais' parce qu'elle n'aime pas perdre, et malgré ma bonne volonté, je n'arrive pas à la laisser gagner. Les banquettes se transforment en quatre couchettes un peu dures.
La voie est double mais n'est pas électrifiée, toutes les locomotives sont au charbon. Le trafic ferroviaire est important, des trains de charbons surtout. Le sol est noir sur trente mètres de part et d'autre de la voie. Quand le vent sibérien souffle, cette suie entre dans nos compartiments, houille ! Nous sommes dans un état de plus en plus lamentable. Tout le monde a hâte d'arriver mais le train prend de plus en plus de retard.
A la gloire de l'empire
Affiches politiques sur le quai d'une gare.
Jeudi 19 juillet : Irkoutsk, centre de la Sibérie.
On nous avait pourtant dit que le transsibérien était toujours à l'heure, mais il fallait sans doute comprendre : 'toujours à l'heure de Moscou'. Le train garde en effet le fuseau horaire de Moscou jusqu'au pacifique, c'est parait-il plus pratique, centralisation oblige.
Devant arriver à Irkoutsk vers minuit, nous avons accumulé huit heures de retard. Si l'on ajoute les 5 heures de décalage horaire, nous arrivons donc à l'hôtel à 13h. Un peu tard pour passer une bonne nuit. Nous limiterons alors l'usage de l'hôtel à un lavage complet, corporel compris.
Une jeune étudiante en français prénommée Natacha nous accompagne pour la visite guidée de rigueur. Elle travaille avec Intourist en été pour se faire un peu d'argent. Elle nous emmène vers ce qui représentent le plus d'intérêt et de gloire pour les Russes : la centrale hydroélectrique et le monument aux morts. Non, il n'y a pas de rapport entre les deux, le monument n'est pas destiné au souvenir des dizaines de milliers d'esclaves du goulag tombés lors de la construction de ce barrage, mais bien sûr au souvenir des victimes rouges de la 2ème guerre mondiale. Ce souvenir et la haine envers l'Allemand sont encore très vifs parmi la population russe, nous pourrons nous en rendre compte à plusieurs reprises. Devant le monument, des enfants en armes assurent la garde de la flamme, ce qui ne semble choquer personne ici.
Irkoutsk, peuplée de 500 000 'non-âmes', ne paraît pourtant pas une grande ville, vue d'en haut de la colline, étendue et enfouie dans la verdure comme elle est. Mais elle abrite un important complexe universitaire, et c'est l'une des deux plus importantes villes de Sibérie, avec Novossibirsk.. Fidèle à son passé de ville intellectuelle, qui servit d’asile forcé aux membres de l’intelligentsia russe et polonaise déportés par le tsar, Irkoutsk accueille l’Institut de géographie de Sibérie orientale et d’Extrême-Orient, une université, divers instituts.

Irkoutsk était aussi, comme tous les passionnés de Jules Verne le savent, l'objectif de la mission de Michel Strogoff.

Après la visite, la guide nous accompagne dans LA rue marchande, car Anne-Marie commençait à devenir dingue sans sa dose... de fromage. Nous entrons dans quatre magasins de produits laitiers avant de trouver quelque chose qui y ressemble, sous forme de saucisse. Encore faudra-t-il court-circuiter une queue d'une heure. Le grand magasin de la ville est beaucoup moins intéressant que le marché, où nous pouvons nous rendre compte que tous les Soviétiques n'ont pas un profil de russe, loin de là. Ce soir, nous nous apprêtons pour une super bouffe à l'hôtel. Anne-Marie met sa plus belle robe et son châle tunisien, classe! De mon coté, je m'étais sapé aussi un max. Nous étions installés depuis une demi-heure quand le serveur daigne enfin nous apporter la carte. Le système est bien conçu, une étiquette détachable donnant le prix en face de chaque plat. Lorsque le plat n'est plus disponible, l'étiquette est enlevée. Ce soir ma foi, il n'y a plus grand choix. Bon, tant pis, on va faire avec ce qu'il y a ! :
" Eh bien, nous allons d'abord prendre ça.
- Niet, y'a pu.
- Ah! et pourtant l'étiquette est encore là, elle ! Bon, alors on va prendre ça et ça.
- Niet, plus ni l'un ni l'autre.
- Écoutez, ça commence à bien faire, dîtes-nous ce qui reste, qu'on n'en finisse.
- Beefsteak.
- D'accord, deux beefsteaks avec deux thés.
-
Niet, plus de thé."
Ben, pour manger un beefsteak, nous n'avions pas besoin de nous endimancher !

NOTE :
Barrage : La plupart des grands travaux sous Staline avaient leur propre goulag installé autour des chantiers. On estime à 20 millions les victimes étant passées ou décédées dans les goulags. Selon le démographe Maksudov, il y aurait eu, en 30 ans (de 1918 à 1948), 42 millions de morts dus à la révolution (60 selon d'autres auteurs) :
* 10 millions entre 18 et 28 : répression, famine et contagions favorisées par les troubles (typhus).
* 7,5 millions entre 33 et 34 : famine provoquée par la collectivisation, exécutions et déportations au goulag.
* 26 millions entre 39 et 45 : 8 millions de militaires, 8 millions de civils, 10 millions d'exécutions et déportations (nationalités allogènes et anciens prisonniers de guerre). Les occidentaux livreront 2 millions (dont la France 102 481, c'est précis) de russes à l'U.R.S.S., dont certains vivaient à l'Ouest avant 1917. Peu en réchapperont. La moitié d'entre eux fut exécutée à la gare de destination (Sources multiples, principalement QUID).
Retour barrage.


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