Samedi, 14
juillet : Le centre de l'empire.
Nous nous réveillons en sursaut à 8h30.
Tout le monde sort déjà. Nous sommes
les derniers à descendre, avec les 2
kenyans. Le gars d'Intourist, qui
commençait sans doute à se ronger les
ongles, nous mène à un taxi. Ce sera l'hôtel
Métropole, juste à coté du Kremlin. La
piaule est encore plus vieux style, et
plus grande avec entrée, salon et
chambre séparée.
Nous sortons explorer un grand magasin d'état,
le GOUM, plusieurs étages autour d'une
cour. Pas tout neuf, lui non plus, mais
imposant. J'y achète une grande carte
mondiale. Repas complet pour un rouble
dans un petit restaurant.
(Toutes les miniatures
peuvent être agrandies en cliquant
dessus.)
Balade dans les
rues du centre de Moscou.
Nous voulions réserver des places
pour le cirque de Moscou, cela n'a pas
été possible. L'excursion que nous
avions réservée pour l'après-midi nous
promène à travers toute la ville,
du Kremlin jusqu'à l'université en
passant par un chouette monastère,
transformé en musée, cela va de soi. La
guide put ainsi nous indiquer en large et
en travers les bienfaits du régime. Non,
ce n'était pas vraiment de l'endoctrinement,
je pense qu'elle était simplement fière
de son pays et qu'elle était sincère.
Je pense aussi que les critères de choix
des guides par les autorités doivent
être assez délicats.
Le mausolée de
Lénine sur la place rouge.
La basilique de la place rouge, si
belle sur les dépliants, était
malheureusement empaquetée pour des
travaux de réfection, et interdite à la
visite. En fait, il ne s'agit pas d'une
basilique, mais de l'église St-Basile (ce
qui pourrait expliquer la confusion de
notre guide), construite en 1560 en l'honneur
de la victoire d'Ivan le terrible sur les
Tatars. Nous voulions bien sûr entrer dans
l'enceinte du Kremlin. A la première
porte, le soldat de garde nous refuse l'entrée,
soi-disant parce que nous avions un sac.
Nous lui montrons les Moscovites qui vont
et viennent avec leur sac, et des plus
grands que le nôtre. Mais il reste
inflexible, car il a tout à fait le
droit de ne pas aimer les étrangers.
La basilique en
carte postale.
Il faut dire qu'on peut le comprendre
quand on sait que les étrangers ne font
pas la queue pour entrer dans le
mausolée de Lénine, alors que les
Soviétiques y piétinent toute la
journée. Devant notre étonnement quant
à cette injustice flagrante, la guide
nous expliquera que ce privilège n'est
qu'apparent puisqu'il s'agit de types de
visiteurs différents : nous venions par
curiosité, les Soviétiques par
recueillement.
La place rouge.
Le droit au recueillement se
mériterait donc davantage, bizarre comme
logique. Pour bien marquer notre
attachement à la justice sociale dans un
pays qui s'en réfère, nous boycotterons
le mausolée. Mais revenons à nos
soldats (n'y voyez aucune insulte à une
armée bêlante). Nous adoptâmes la
stratégie de l'évitement : il y avait d'autres
entrées. Pas grand chose à voir à l'intérieur,
Brejnev ne nous accordant pas d'interview
exclusive. Nous ressortons bien sûr
fiers de nous, juste devant le garde de
tout à l'heure, en sifflotant
mentalement.
Nous finissons la journée au restaurant
de l'hôtel, avec du champagne russe.
Il
est vrai qu'une seule journée pour
visiter Moscou, c'est un peu short, mais
je crois me souvenir que nous n'avions
pas eu le choix !
Dimanche 15 au
mercredi 18 juillet : La grande
traversée.
Gare de Moscou, 10h : Le voilà donc le
fameux transsibérien. Le système est le
même que dans la flèche rouge. Un
samovar au bout de chaque wagon et deux
babouchka par wagon qui passent nous
servir des thés pour une somme
dérisoire, dans un verre muni d'un pied
amovible en fer blanc travaillé. Typique.
Nous partageons le compartiment avec deux
femmes russes, si peu à l'aise avec nous
qu'elles préfèreront rapidement
échanger leur place avec deux suédois.
La journée se
termine au restaurant de l'hôtel.
Ceux-ci parlent anglais comme la
plupart des suédois et font le même
périple que nous jusqu'au Japon. Nous
avions plein de petites choses à faire
et à découvrir le premier jour, mais la
monotonie devient pesante vers le
troisième. Il y a bien le wagon-restaurant
où Anne-Marie m'entraîne sans arrêt
mais il ne nous reste plus beaucoup de
roubles. Les thés bien sûr, et
heureusement les arrêts dans les grandes
gares qui nous permettent de nous
dégourdir les jambes, et acheter des
glaces par exemple. Pas trop longtemps
car le train n'attendra pas, et nous
avons bien cru que cette mésaventure
était arrivée à nos deux suédois.
Tout le monde les cherchait alors qu'ils
étaient en train de s'empiffrer au wagon-restaurant.
Un transsibérien
affamé.
Le soir, nous mangons nos boîtes de
conserve et je forçais Anne-Marie à
faire une partie d'échecs. Je dis bien 'forçais'
parce qu'elle n'aime pas perdre, et
malgré ma bonne volonté, je n'arrive
pas à la laisser gagner. Les banquettes
se transforment en quatre couchettes un
peu dures.
La voie est double mais n'est pas
électrifiée, toutes les locomotives
sont au charbon. Le trafic ferroviaire
est important, des trains de charbons
surtout. Le sol est noir sur trente
mètres de part et d'autre de la voie.
Quand le vent sibérien souffle, cette
suie entre dans nos compartiments,
houille ! Nous sommes dans un état de
plus en plus lamentable. Tout le monde a
hâte d'arriver mais le train prend de
plus en plus de retard.
Affiches politiques
sur le quai d'une gare.
Jeudi
19 juillet : Irkoutsk, centre de la
Sibérie.
On nous avait pourtant dit que le
transsibérien était toujours à l'heure,
mais il fallait sans doute comprendre : 'toujours
à l'heure de Moscou'. Le train garde en
effet le fuseau horaire de Moscou jusqu'au
pacifique, c'est parait-il plus pratique,
centralisation oblige.
Devant arriver à Irkoutsk vers minuit,
nous avons accumulé huit heures de
retard. Si l'on ajoute les 5 heures de
décalage horaire, nous arrivons donc à
l'hôtel à 13h. Un peu tard pour passer
une bonne nuit. Nous limiterons alors l'usage
de l'hôtel à un lavage complet,
corporel compris.
Une jeune étudiante en français
prénommée Natacha nous accompagne pour
la visite guidée de rigueur. Elle
travaille avec Intourist en été pour se
faire un peu d'argent. Elle nous emmène
vers ce qui représentent le plus d'intérêt
et de gloire pour les Russes : la
centrale hydroélectrique et le monument
aux morts. Non, il n'y a pas de rapport
entre les deux, le monument n'est pas
destiné au souvenir des dizaines de
milliers d'esclaves du goulag tombés
lors de la construction de ce barrage, mais bien
sûr au souvenir des victimes rouges de
la 2ème guerre mondiale. Ce
souvenir et la haine envers l'Allemand
sont encore très vifs parmi la
population russe, nous pourrons nous en
rendre compte à plusieurs reprises.
Devant le monument, des enfants en armes
assurent la garde de la flamme, ce qui ne
semble choquer personne ici.
Irkoutsk, peuplée de 500
000 'non-âmes', ne paraît pourtant pas
une grande ville, vue d'en haut de la
colline, étendue et enfouie dans la
verdure comme elle est. Mais elle abrite
un important complexe universitaire, et c'est
l'une des deux plus importantes villes de
Sibérie, avec Novossibirsk.. Fidèle à
son passé de ville intellectuelle, qui
servit dasile forcé aux membres de
lintelligentsia russe et polonaise
déportés par le tsar, Irkoutsk
accueille lInstitut de géographie
de Sibérie orientale et dExtrême-Orient,
une université, divers instituts.
Irkoutsk
était aussi, comme tous les passionnés
de Jules Verne le savent, l'objectif de
la mission de Michel Strogoff.
Après la visite, la
guide nous accompagne dans LA rue
marchande, car Anne-Marie commençait à
devenir dingue sans sa dose... de fromage.
Nous entrons dans quatre magasins de
produits laitiers avant de trouver
quelque chose qui y ressemble, sous forme
de saucisse. Encore faudra-t-il court-circuiter
une queue d'une heure. Le grand magasin
de la ville est beaucoup moins
intéressant que le marché, où nous
pouvons nous rendre compte que tous les
Soviétiques n'ont pas un profil de russe,
loin de là. Ce soir, nous nous
apprêtons pour une super bouffe à l'hôtel.
Anne-Marie met sa plus belle robe et son
châle tunisien, classe! De mon coté, je
m'étais sapé aussi un max. Nous étions
installés depuis une demi-heure quand le
serveur daigne enfin nous apporter la
carte. Le système est bien conçu, une
étiquette détachable donnant le prix en
face de chaque plat. Lorsque le plat n'est
plus disponible, l'étiquette est
enlevée. Ce soir ma foi, il n'y a plus
grand choix. Bon, tant pis, on va faire
avec ce qu'il y a ! :
" Eh
bien, nous allons d'abord prendre ça.
- Niet,
y'a pu.
- Ah! et
pourtant l'étiquette est encore là,
elle ! Bon, alors on va prendre ça et
ça.
- Niet, plus
ni l'un ni l'autre.
- Écoutez,
ça commence à bien faire, dîtes-nous
ce qui reste, qu'on n'en finisse.
- Beefsteak.
- D'accord, deux beefsteaks avec deux
thés.
- Niet,
plus de thé."
Ben, pour manger un beefsteak, nous n'avions
pas besoin de nous endimancher !
NOTE : Barrage : La plupart des grands travaux
sous Staline avaient leur propre goulag
installé autour des chantiers. On estime
à 20 millions les victimes étant
passées ou décédées dans les goulags.
Selon le démographe Maksudov, il y
aurait eu, en 30 ans (de 1918 à 1948),
42 millions de morts dus à la
révolution (60 selon d'autres auteurs) :
* 10 millions entre 18 et 28 :
répression, famine et contagions
favorisées par les troubles (typhus).
* 7,5 millions entre 33 et 34 : famine
provoquée par la collectivisation,
exécutions et déportations au goulag.
* 26 millions entre 39 et 45 : 8 millions
de militaires, 8 millions de civils, 10
millions d'exécutions et déportations (nationalités
allogènes et anciens prisonniers de
guerre). Les occidentaux livreront 2
millions (dont la France 102 481, c'est
précis) de russes à l'U.R.S.S., dont
certains vivaient à l'Ouest avant 1917.
Peu en réchapperont. La moitié d'entre
eux fut exécutée à la gare de
destination (Sources multiples,
principalement QUID). Retour
barrage.